Pour l?ONU, les drogues sont une question de santé publique.
INTERVIEW/ Giovanni Quaglia

“Le problème des drogues n’est pas une question de morale, c’est une question de santé publique”. L’affirmation est de Giovani Quaglia, représentant pour le Cône Sud et le Brésil du Bureau des Nations Unies contre les Drogues et le Crime (UNODC, sigle en anglais) lors d’une interview exclusive accordée à Comunidade Segura.
Créé en 1998, l’UNODC est responsable des trois Conventions sur lesquelles se base la politique mondiale de drogues. Les conventions ratifient le bannissement universel de la production, du commerce et de la plupart des formes non médicales d’utilisation de cannabis, de coca et de pavot.
On estime que 5% de la population mondiale entre 15 et 64 ans est usagère de drogues illégales.Bien que les recherches récentes montrent que la violence liée au trafic illégal de drogues est un obstacle au développement de certaines régions, Quaglia n’est pas un enthousiaste de la légalisation en tant que forme de contrôle de la violence , stratégie qu’il considère simpliste. “Quand nous parlons de politiques de drogues, nous ne parlons pas de solutions ‘parfaites’. Nos 50 ans d’expérience internationale montrent qu’il vaut mieux contrôler les drogues”, affirme-t-il, avec l’argument que quand bien même la légalisation contribuerait à réduire les indices de criminalité, il y aurait des conséquences pour la santé publique.
Les spécialistes défendent l’idée que l’avenir des drogues dans le monde est entre les mains des jeunes entre 15 et 30 ans, période où sont acquis les aspects les plus importants de la personnalité. D’après Quaglia, une révolution silencieuse concernant la stratégie de prévention des drogues est en cours et vient de là où l’on s’attend le moins: des jeunes traditionnellement résistants aux arguments basés sur les conséquence négatives de l’utilisation des drogues manifestent un grand intérêt quand la discussion aborde les neurosciences. Bien qu’il n’arrive pas à imaginer l’humanité libre de drogues, Quaglia apporte de bonnes nouvelles à ceux qui veulent voir les jeunes désintoxiqués.
Considérez-vous qu’il y a eu des changements ces dernières années dans le traitement du problème des drogues en Amérique Latine?
En Amérique Latine les politiques gouvernementales sont alignées sur les trois dernières conventions de l’ONU concernant les drogues, ratifiées en 1961, 1971 et 1988. Nous ne savons pas si les pays de la région souhaitent changer cela. La décision de ratifier la convention doit être locale, et elle doit être approuvée par le congrès du pays concerné. Une fois la décision approuvée, l’Etat membre doit la communiquer à l’ONU, ainsi que la décision d’altérer les politiques de drogues.
Quelle est la position de l’UNODC au sujet de la politique des drogues?
Il y a trois piliers principaux sur lesquels s’appuie l’UNODC. Il y a l’aspect normatif représenté par les trois conventions et par la ligne qui oriente la construction des politiques de drogues. L’UNODC contribue également à la production de données et à leur analyse – tous les ans nous publions des actualisations du profil d’utilisation des drogues élaborées à partir de recherches qualitatives , de coopération technique et de l’assistance aux pays membres dans un effort pour réduire les problèmes de drogues.
Peut-on associer les drogues à la criminalité?
Quelques aspects chez les deux sont fortement interdépendants – trafic de drogues, blanchissage d’argent et corruption, par exemple, évoluent côte à côte. Toutefois, en matière de prévention des abus de stupéfiants, ces aspects ont moins de corrélation entre eux: la prévention de l’abus de drogues n’est pas nécessairement liée à la prévention de crimes ayant rapport avec la drogue.
Quelle est votre opinion au sujet de la légalisation en tant que stratégie de prévention de crimes liés à la drogue?
Envisager la légalisation comme un moyen d’atténuer la violence liée à l’utilisation de drogues est un argument simpliste. Par exemple, quand on réduit l’abus d’alcool, on réduit également la criminalité. L’alcool est lié à la violence domestique, les drogues illégales aux accidents de la route, les homicides ... Je recommande la lecture du rapport sur la violence élaboré en 2004 par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). En plus d’évaluer l’impact des drogues illégales sur les indices de la violence, il est important de tenir compte du pourcentage d’usagers de drogues dans la population mondiale. Les drogues illégales (dans ce cas je me réfère à toutes les drogues) sont utilisées par près de 5% de la population entre 15 et 64 ans, ce qui correspond à près de 200 millions de personnes. La consommation d’alcool est dix fois plus importante.
Il est évident qu’avec la légalisation des drogues, la consommation de drogues aura tendance à grandir. On gagne avec la diminution de la violence liée au trafic de drogues et aux affrontements entre policiers et trafiquants, mais il y a également une augmentation du nombre de décès causés par les drogues. Quand nous parlons de politique de drogues, nous ne parlons pas de politique “parfaite”. Nos 50 ans d’expérience internationale montrent qu’il est préférable de contrôler les drogues.
La consommation de drogues augmente-t-elle?
Chaque année l’ UNODC diffuse un rapport. Comme nous l’avons vu, il n’y a pas de changement substantiel dans le profil mondial de consommation de drogues. Le pourcentage de consommateurs de drogues entre 15 et 64 ans est passé de 4.2% à 5% de la population, ce qui n’est pas une hausse importante. C’est un fait pour le monde et aussi pour l’Amérique Latine. Aux EUA la consommation de drogues illégales a commencé à diminuer. Il est important de mentionner que l’abus de drogues aux EUA est trois fois plus grand qu’en Amérique Latine, par exemple, ce qui fait que le problème soit plus facilement contrôlé aux EUA .
Comment plus facilement contrôlé?
Dans de nombreux cas la consommation de drogues est une question de génération – par exemple, aux EUA la marijuana a atteint son pic d’utilisation dans les années soixante. Par ailleurs, aujourd’hui les drogues synthétiques sont plus utilisées que les drogues issues de plantes, à l’exception de la marijuana.
Qu’est-ce qui peut influencer l’utilisation de drogues? L’offre?
Un changement de style de vie. Les jeunes usagers de drogues choisissent d’utiliser des drogues synthétiques dans des fêtes rave et activités similaires. Il y a une forte corrélation entre le style de vie de chaque génération et les drogues qu’elle consomme. La marijuana n’est plus à la mode. Les drogues synthétiques sont en vogue. L’utilisation de cocaïne est présente aux EUA et au Canada.
Mais les drogues qui provoquent une dépendance chimique ne sont-elles pas utilisées pendant une période plus longue?
Même dans ces cas , l’âge est un facteur plus important que le degré de dépendance provoqué par la drogue. Invariablement, l’habitude d’utiliser des drogues change en accord avec l’âge. La période cruciale se situe entre 15 et 30 ans.
Y a-t-il des progrès notables dans la prévention de l’abus de drogues?
En matière de politique de drogues, il n’y a pas de surprises. Cependant des progrès importants obtenus dans le domaine scientifique ont permis d’aider à comprendre comment les drogues légales et illégales affectent le cerveau.Ces nouvelles informations issues de la science ont eu un impact sur la stratégie d’approche des jeunes en vue de la prévention de l’abus de drogues. D’après mon expérience, quand nous travaillons sur la prévention auprès des jeunes, l’explication sur les effets de la drogue sur le cerveau éveille beaucoup leur intérêt. Ils ne sont pas réceptifs face aux arguments basés sur les conséquences négatives de l’utilisation de drogues, en revanche ils sont sensibles aux évidences scientifiques.
Peut-on affirmer que les drogues affectent tout le monde de la même façon?
Des recherches scientifiques nous ont ouvert les yeux quant à l’existence des facteurs de risque génétiques – une histoire familiale d’abus de drogues, par exemple, a une influence sur l’utilisation de drogues. Cette information est utile dans les actions préventives, notamment parce qu’elle s’appuie sur la science et non pas sur des critères moraux.
Êtes-vous capable d’imaginer un avenir où l’humanité serait libre de drogues?
C’est difficile à imaginer. Les drogues accompagnent l’humanité depuis des millénaires. La différence entre les temps actuels et le passé, est qu’autrefois la consommation de drogues était restreinte à de petits groupes et à des activités religieuses spécifiques. L’utilisation de drogues est devenue très démocratique - elle est disponible pour toutes les classes sociales et toutes les fois qu’un consommateur se montre intéressé. Les profils d’utilisation de drogues ont aussi changé au fil des années, bien sûr, notamment en ce qui concerne la cocaïne et l’opium.
Quelles sont vos considérations finales?
Actuellement nous faisons un travail plus effectif et le plus grand changement, c’est que maintenant , plus que jamais, nous savons mieux comment le comportement des personnes change avec les années.
Pour en savoir plus:
Drogues et violence en Amérique Latine: une équation mal résolue (en portugais)
Dans d´autres sites:
The international narcotics control board (en anglais)
“Caught in the crossfire” crime and development in Central America (en anglais)








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