Accord de Paix : la preuve d´une volonté pour la paix
INTERVIEW / Colonel Ubiratan Ângelo
C´est en 1994 que le Colonel Ubiratan Ângelo, alors capitaine de la Police Militaire de Rio de Janeiro à l´époque, rencontra pour la première fois Rubem César Fernandes, directeur de Viva Rio, dans un contexte où la sécurité de la ville était très fragile, tout particulièrement dans les communautés.
Le partenariat avec la Police Militaire de Rio de Janeiro (PMERJ) a rendu possible un processus de sensibilisation, dont le Colonel Ubiratan Ângelo fut responsable, au sein de chaque communauté, à travers des leaders communautaires, pour que la police communautaire y
soit accueillie et puisse protéger et servir au mieux ses habitants.
En 2004, alors qu´Haïti connait de violents troubles politiques après le départ du président Jean Bertrand Aristide, Viva Rio reçoit une invitation de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti (Minustah) à mettre en œuvre un projet de pacification de la communauté de Bel Air, en Port-au-Prince, la capitale haïtienne.
Le Colonel Ubiratan Angelo joua un rôle essentiel. En utilisant son expérience en matière de sécurité, il a participé au processus qui a rendu possible un retour à la paix. Une table de discussion fut créée par la Police Nationale d´Haïti (PNH), le bataillon brésilien (BRABAT) et le Programme de Désarmement, Démantèlement et Réinsertion (DDR-UN), culminant avec le premier accord de paix en 2007.
Ubiratan Angelo fut le responsable de la Brigade de Protection Communautaire de Bel Air, formée de jeunes pompiers entraînés pour sensibiliser la communauté sur les mesures de prévention à prendre en cas de catastrophes naturelles et d´épidémies.
Après sept ans et cinq accords de paix, il s´investit dans l'analyse de la situation de sécurité dans les ghettos de la capitale haïtienne, en particulier à Bel Air, où Viva Rio met en œuvre ses projets. Après plusieurs voyages à Haïti, il devient en 2011 coordinateur de Sécurité Humaine de Viva Rio au Brésil et en Haïti. Selon lui, le développement d'une communauté passe avant tout par la sécurité et la paix dans la région.
Quel fut le processus jusqu'à la signature du premier Accord de Paix ?
Entre 2005 et 2007, il y eut une phase que l´on pourrait appeler « reconnaissance de terrain » de la part de Rubem César Fernandes. Il était nécessaire de découvrir la réalité du pays, de comprendre la situation, les différents conflits, leur nature et leurs causes, mais aussi la culture haïtienne qui est très forte, ses traditions et son histoire.
Basé sur l´expérience de Viva Rio à Rio de Janeiro, on a fait un premier travail de prise de contact avec les leaders communautaires des quartiers sensibles de Port-au-Prince, et ceci a pu se faire, en 2006, grâce à Robert Montinard, haïtien, qui a été recommandé par le Programme de DDR-UN.
La situation du pays devenue plus calme en 2007, il fallait poser les fondements des futurs projets de développement de Viva Rio. Et pour cela, il fallait trouver un moyen de travailler ensemble pour la paix. C´est alors qu´un premier Accord de Paix fut signé le 16 mai 2007 entre les leaders communautaires de Bel Air, la Commission Nationale de Désarmement, de Démantèlement et de Réinsertion (CNDDR) et Viva Rio.
Qu'est-ce que les Accords de Paix répresentent pour Bel Air ?
L´Accord de Paix est une philosophie de la Paix. C´est un outil permettant d´oeuvrer pour la paix, de vivre ensemble, de se respecter les uns les autres. Si le respect de l´Accord est rompu, c´est la communauté qui souffre, c´est elle la première victime.
Quels sont les mécanismes qui assurent le maintien des accords ?
C´est la cuinquième année que Viva Rio permet le renouvèlement de cet Accord. Car au-delà de l´Accord, il y a le projet Tanbou Lapè (le tambour de la Paix). Ce projet offre chaque mois sans mort violente dans la zone du Grand Bel Air, à travers des tirages au sort, des bourses scolaires aux enfants, des bourses professionnelles aux jeunes musiciens, des motos aux leaders communautaires et des fêtes pour la communauté.
Aussi, pour évaluer la situation de sécurité de la zone, des réunions de sécurité communautaire sont organisées chaque fin de mois entre toutes les institutions signataires de l´Accord de Paix. Cette année, 105 leaders communautaires ont participé du Accord de Paix - en 2007 ils étaient 12 - et sont organisés en commissions. Les mairies de Port-au-Prince, de Delmas et de Cité Soleil, ainsi que la PNH nous ont rejoints. La participation de BRABAT est très active et importante pour la communauté.
Comment était la situation avant les Accords de Paix ?
Avant 2007, il n´y avait pas de possibilité de dialogue. On tirait directement et beaucoup de gens mourraient. Maintenant, il est possible de se réunir - de « chita pale » comme on dit en créole - de s´assoir et de parler pour trouver ensemble des solutions ; c´est ça la paix.
Qui sont les Leaders Communautaires ?
Le leader communautaire est une personne dont le leadership positif est reconnu par toute la communauté. Il a la confiance de sa communauté, de son quartier. Il est à son écoute et a un pouvoir d´influence pour la résolution des conflits internes. Cela inclut des directeurs d´école, des pasteurs, des politiciens, des commerçants, homme ou femme, jeune ou vieux. Un policier habitant dans la zone est aussi un leader communautaire.
Quel est le rôle de la Brigade de Protection Communautaire ?
Viva Rio a mis sur pied, en mars 2008, une Brigade de Protection Communautaire (BPK) composée de 70 jeunes brigadiers, formés, venant du Grand Bel Air. Ils sont eux-aussi des leaders communautaires. Ils sont formés pour sensibiliser la communauté sur les mesures de prévention en cas de désastres naturels, comme les cyclones, les inondations, les tremblements de terre, mais aussi les épidémies, comme le choléra, ils sont formés également en matière de droits humains, de médiation des conflits interpersonnels. Ils sont là pour prêter assistance à leur propre communauté et pour être des médiateurs.
Quel est le rôle des commissions des leaders communautaires ?
Il existe 3 commissions de leaders communautaires : une commission de médiation et de résolution des conflits, une commission de lutte contre la violence entre les genres et une commission de facilitation de développement. Chacune d´entre elles est formée de jeunes, de femmes et d’hommes.
L’objectif de ces commissions est de rendre aux leaders communautaires une performance plus forte dans leur mission de la réduction de la violence grâce au développement. Enfin, chacune des commissions est formée d´un comité qui doit être capable d’assurer son bon fonctionnement.
Surtout après la situation critique due au 12 janvier 2010 où les besoins étaient énormes, Viva Rio a développé ses projets dans différents domaines comme l´accès à l´eau potable, le ramassage des déchets et des décombres dans les rues, la santé, etc... Viva Rio travaille de concert avec les leaders communautaires pour leur réalisation.
Y-a-t-il une volonté de la part de Viva Rio de légaliser cet Accord de Paix avec le gouvernement d´Haïti ?
Tout à fait, car le formel est important. Le gouvernement haïtien doit reconnaître cet Accord de Paix car c´est le message de la communauté : « nou vle lapè » (nous voulons la paix).
Depuis 2007 jusqu´à aujourd´hui, le concept de ‘leader communautaire’ a évolué : il est positif et volontaire, moral et honnête, il s´engage dans le développement et la sécurité de sa communauté. Il est capable de résoudre les conflits internes. L´Etat haïtien doit reconnaître cela, d´autant plus que l´Accord de Paix pourrait renforcer les capacités des institutions signataires.
Quel est l´impact de l´Accord de Paix dans la communauté ?
Tout d´abord, il est important que toute la communauté dans sa totalité, tout le Grand Bel Air, connaisse l´existence de l´Accord de Paix et des leaders communautaires. L´Accord de Paix est un outil permettant de redonner confiance aussi aux institutions étatiques signataires, comme la PNH, les autorités locales, en l´Etat lui-même.
L´Accord de Paix c´est le reflet du développement de la communauté et il est très important que chaque individu fasse un changement en lui-même pour que son quartier puisse changer, pour qu´il puisse voir concrètement des actions de développement. Il faut qu´il y ait respect : respect de soi-même, de l´autre et de son environnement.
Comment est la situation de sécurité aujourd´hui à Bel Air ?
A la fin de chaque mois, nous organisons des réunions pour évaluer la situation du Grand Bel Air d´un point de vue sécuritaire avec chacune des institutions signataires de l´Accord de Paix, mais aussi avec la présence de BRABAT et de la section de la Réduction de la Violence Communautaire de la Minustah (RVC-Minustah). Dans ces rencontres des données statistiques sont enregistrées.
De 2007 à 2009, il était observé une très nette diminution de la violence dans la zone grâce à l´Accord de Paix et aux projets de développement. Suite au tremblement de terre du 12 janvier 2010, il a été observé une forte augmentation du niveau de la violence, sans doute due au fait que les prisonniers libérés par cette force de la nature sont rentrés chez eux, essentiellement dans le Grand Bel Air.
Il est important de comprendre qu´avant le 12 janvier, il n´y avait pas travail. Après le 12 janvier, c´est pire, il n´y a plus rien : les maisons sont détruites, il n´y a pas d´eau, pas de quoi manger, pas d´écoles, pas de centres de santé, tout est devenu rare, partout et pour tout le monde... même plus de prestige, la bière nationale. Le secteur privé lui aussi a été touché. Alors il est normal que le niveau de la violence ait augmenté après le 12 janvier.
Puis, on observe une diminution progressive à partir d´août 2010.
Comment peut-on expliquer cette diminuition de la violence ?
Selon moi, cette diminution peut s´expliquer par différents facteurs.
Tout d´abord, suite à la catastrophe du 12 janvier, il y eut une forte
arrivée d´ONGs venues pour aider à répondre aux premiers besoins urgents
et à la reconstruction.
Ensuite, il y a le quatrième Accord de Paix,
signé le 29 mai 2010, pour reprendre le dialogue sur la sécurité de la
zone. Mais surtout, il y a un réel effort dans le travail de
collaboration entre la PNH, Unpol, la Minustah. On remarque un nombre
plus important de policiers dans les rues de la capitale.
Quel est le défi de l´Accord de Paix dans l´avenir ?
Tout d´abord, il est important de travailler sur la légalisation de l´accord. Ensuite, il faut renforcer et solidifier les commissions des leaders communautaires afin qu´ils soient bien organisés pour une meilleure efficacité. Enfin, il est plus que jamais important que chacun puisse comprendre que l´Accord est la responsabilité de tous, de chacune des institutions signataires, de la PNH, des autorités locales, des leaders communautaires, mais aussi de chaque individu de la communauté. Si nous souhaitons un changement dans notre communauté, il faut qu´il y ait un changement en nous-même d´abord : le respect.






Comments
Poster un nouveau commentaire