Les raisons de la violence à Caracas

Caracas_0.jpgA Le Venezuela célèbre ses 200 ans d'Indépendance dans un contexte d'incertitude, non seulement à cause de la santé du président Hugo Chavez, mais parce que le pays connait  également une hausse des taux de violence depuis 20 ans, la criminalité ne cesse de croître et Caracas est aujourd'hui l'une des capitales d'Amérique du Sud avec le plus grand nombre de morts violentes.

Selon l'Enquête Nationale sur la Victimisation et la Perception de la Sécurité Publique, de 2009 (ENVPSC) menée par l'Institut National de la Statistique - qui n'a pas été publiée par le gouvernement, mais par les chercheurs du domaine de la sécurité publique qui y ont participé - le taux des homicides dans le pays est de 75 pour 100.000 habitants, et celui de Caracas est de 165 pour 100.000. Les chiffres sont beaucoup plus élevés que ceux publiés par le Ministère de l'Intérieur il y a deux semaines : 48 meurtres pour 100.000 habitants.

Mais pourquoi un pays, qui a enregistré depuis deux décennies des taux de criminalité traditionnellement bas, est aujourd'hui au sommet de la victimisation du continent et maintient une tendance à la hausse ?

Pour tenter d'expliquer le phénomène, un groupe de chercheurs vénézuéliens reconnus se sont réunis à Rio de Janeiro pendant le séminaire "Dialogue sur la violence urbaine à Rio de Janeiro et Caracas", organisé conjointement par la Fondation des Relations Internationales et du Dialogue Extérieur (Fride) et la Faculté Latino-Américaine des Sciences Sociales (FLACSO).

À la table "L'insécurité des citoyens et la violence à Caracas", les thèses qui expliquent le phénomène de la croissante de la violence à la capitale pointent du doigt la crise institutionnelle comme cause principale. La spécialiste de la Sécurité Publique, Ana María Sanjuán, de la Corporation Andina de Fomento (CAF), a étudié les statistiques des homicides pour déterminer quels événements ont eu lieu à chaque fois que le taux d'homicides est grimé en flèche.

"Si nous analysons les taux de violence à Caracas depuis 1989, nous voyons qu'il y a quelques pics au milieu d'une tendance générale à la hausse. Lors de mes recherches, j'ai réalisé que ces pics ont coïncidé avec des événements d'instabilité politique et économique, par exemple, les deux tentatives de coup d'Etat, la crise financière, la baisse du pétrole ou bien encore les élections présidentielles", explique-t-elle.

Selon Ana Maria, le plus dramatique de tous, qui a conduit à l'augmentation de la violence, était l´événement "Caracazo", qui a eu lieu en 1989, lorsqu´ont été faites les protestations populaires contre les mesures économiques à l'époque du président Carlos Andres Perez, quand la population est descendue dans les rues de Caracas et a été violemment réprimée par les autorités.

"Durant ces deux jours, 486 personnes ont été tuées à Caracas par l'Etat. Après cet événement, le gouvernement est tombé parce qu'il y eut un impact direct sur la légitimité de l'État", explique Ana María. A partir de là, dit-elle, ce fut un cercle vicieux dans lequel la criminalité en hausse détériore les conditions de vie sociale des citoyens, ce qui a ébranlé la confiance dans les institutions, qui, à son tour, alimente à nouveau la violence.

"Il y a une détérioration de la vie sociale à cause de l'augmentation des crimes contre les personnes et, bien qu'il y ait une réduction des crimes contre la propriété, cela représente une augmentation des crimes violents contre la propriété. Autrement dit, une détérioration sensible de la vie sociale", explique l'expert.

Les carences institutionnelles

Le sociologue Roberto Briceño-León, de l'Université Centrale du Venezuela, souligne également la théorie institutionnelle comme une explication au problème. "Evidemment, nous ne pouvons limiter l'explication d'un phénomène si complexe à une seule cause. Nous avons des facteurs qui provoquent, des facteurs qui favorisent et des facteurs qui facilitent la violence. Cependant, quand nous cherchons à savoir ce qui a changé dans les années 1980 - lorsque le Venezuela est passé d´un pays aux taux de violence relativement faibles à un pays aux taux toujours plus croissants - nous remarquons qu´un aspect en particulier a changé : les institutions", conclut Léon.

Briceño-León se réfère également à d'autres événements qui, dans l'histoire récente du Venezuela, ont marqué une rupture institutionnelle, ont ouvert les portes au chaos dans lequel on a pu trouver des situations anormales telles que les pillages, les fusillades de l´Armée contre la population, l'instabilité politique, entre autres.

"En 1992, nous avions eu une crise politique, la rupture au modèle démocratique après le coup d'Etat, et les taux d´homicides ont continué à augmenter. Mais entre 1994 et 1998, nous avons eu une légère diminution de ces taux. Que s´est-il passé alors dans ces années? Nous avions un gouvernement stable de Rafael Caldera, où il y avait la stabilité, des institutions, où il existait des restrictions du port d´armes, il y avait des accords, des normes. Il y avait donc une certaine harmonie", explique le sociologue.

Autres facteurs

Sur un terrain fertile pour la violence en raison d'une crise institutionnelle, d'autres facteurs aggravent la situation et, pour les experts, l'impunité est l'un des aspects qui animent ce cycle. Selon Ana María Sanjuán, seulement 8% des homicides commis à Caracas arrivent dans le système de justice pénale et, de ce total, 60% sont sans jugement en raison des mauvaises qualités techniques des registres de police.

Javier Ignacio Mayorca, rédacteur en chef du quotidien El Nacional, a dit craindre que les gens se sentent contribués à la perte de la citoyenneté. "Les gens ne font pas confiance aux autorités, ne dénoncent pas, et il y a une culture de résolution des problèmes par leurs propres moyens, pouvant arriver jusqu'aux négociations avec les criminels eux-mêmes pour récupérer leurs biens", dit-il.

L'inégalité, qui, en théorie, est l'un des facteurs qui conduit à la violence, est en baisse dans le pays, mais l'effet attendu était que, par conséquence, les taux de violence également baissent, mais cela ne s'est pas produit. La concentration des richesses dans les mains de quelques uns a chuté de 10 % entre 1998 et 2010 au Venezuela. Cela signifie qu'il y a 12 ans, 20% des Vénézuéliens possedaient 54% des richesses. Mais ce taux a diminué et est maintenant à 44%. L'indice de Gini, utilisé pour calculer l'inégalité de répartition des revenus, était de 0,30 au Venezuela, le plus bas dans la région, selon la Commission Economique pour l'Amérique Latine (CEPAL).

Cependant, il vaut la peine de faire ressortir que, selon l´ENVPSC, à Caracas, 70% des homicides sont commis à Libertador, une zone de la ville qui couvre environ cinq mille bidonvilles. En revanche, Chacao, une zone où vivent les classes supérieures, il est enregistré seulement 0,98% d´homicides. Ainsi, les victimes les plus exposées à la violence, comme à Rio de Janeiro, sont pour la plupart les personnes vivant dans des quartiers pauvres.

L'inactivité des jeunes est un autre facteur qui aggrave la situation. Au Venezuela, selon Ana Maía Sanjuán, il y a 25% de jeunes ni-ni – ainsi désigne-t-on ceux qui n'étudisent pas ni ne travaillent.

Caracas_Diputado_idiota.jpgPar ailleurs, selon Briceño-León, il a été imposé dans le pays, en particulier à Caracas, un certain culte de la violence qui renforce l'identité des groupes criminels, y compris de nombreux citoyens vivant légalement.

Preuves en sont les murs du quartier de La Piedrita, une zone de Caracas contrôlée par des hommes armés qui disent réclamer la révolution bolivarienne. Sur les murs, ont été peints des personnages religieuses protant des fusils. Ou bien des statues de Manuel Marulanda Velez, le fondateur des FARC, la guérilla colombienne, qui existent dans deux différents endroits du Venezuela.

Un autre exemple de cette culture de l´arme est le politicien Richard Peñalver qui, pendant une campagne électorale, s´est porté condidat comme député en utilisant une photo de lui apparaissant en tirant des coups de feu lors d´un affrontement dans les rues de Caracas, sous le titre de "héros de la patrie".

Peñalver, qui était alors conseiller municipal, a été abattu lors d'un accident de la circulation l´an passé. Selon des témoins, Peñalver était armé et avait menacé l'autre conducteur impliqué dans l'épisode avant de recevoir le coup de feu.

Pour réfléchir

Briceño-León dit qu'il est nécessaire de faire un accord politique entre tous les acteurs du pays et de travailler ensemble dans la même direction puisque la profonde polarisation qui a englouti le pays empêche également le renforcement des institutions et conduit donc à la violence. "Nous devons nous battre de façon décisive contre l'impunité, la violence doit être punie. Le contraire de l'impunité, la justice, renforce les normes sociales", explique le sociologue. 

À son tour, Ana María Sanjuán souligne plusieurs aspects sur lesquels le travail est nécessaire pour défaire le nœud. Pour elle, les problèmes de violence dont les pays d'Amérique latine souffrent sont dus en partie à l'absence d'un modèle de police en Amérique Latine, bien que le Venezuela a récemment entrepris une modernisation de ses services de police.

En outre, elle critique l´exagération de la criminalisation de nos sociétés, conduisant à une surpopulation carcérale par des comportements tels que les crimes liés à la drogue ou à la violence domestique.

"Plus de la moitié des personnes que nous avons dans nos prisons sont là pour des délits de drogue. Nous avons un système organique de la justice qui est un désastre, les prisons sont pleines de gens qui sont là ‘soupçonnées’ d'avoir commis un crime, mais sans jugement. Dans un pays de 24 millions d'habitants, nous avons 700.000 gardes privés, ce qui correspond à trois fois la police. Nous avons un manque de prolifération et de contrôle des armements. Enfin, l'Etat a le devoir de rechercher des moyens de sortie", ajoute-elle.

Le chercheur conclut en soulignant les responsabilités internationales de l'Amérique Latine sur la question du trafic d'armes et de précurseurs chimiques pour la production de drogue. Ana María Sanjuán souligne la nécessité pour les pays producteurs de ces produits d'être responsables et de limiter son trafic à travers le continent. 

Photo: Isabel Tovar

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