Le succès des UPP repose sur la génération des revenus
INTERVIEW / Janice Perlman
Peu d'universitaires américains connaissent Rio et ses favelas aussi intimement que Janice Perlman. La vétéran de la politique scientifique a étudié (et parfois, vivaient dans) les communautés depuis la fin des années 1960. Son «Mythe de la marginalité: la pauvreté urbaine et la politique à Rio de Janeiro», primé et publié en 1976, a été l'un des premiers livres scientifiques permettant de comprendre la vie dans les favelas.
Cette année, elle a publié «Favela : Quatre décennies de Living on the Edge à Rio de Janeiro», dans lequel elle traque plusieurs sujets de son premier livre et parle des changements de la ville - et de ses citoyens – qu’il y a eu depuis lors.
Dr. Perlman a un doctorat en sciences politiques de l’Institut of Technology du Massachusett et a été professeur titulaire à l'Université de Californie-Berkeley. En 1988, elle fonda le projet de Méga-Villes, une ONG dédiée à ‘’raccourcir le délai entre les idées et la mise en œuvre des projets à travers l'apprentissage expérientiel’’ dans les villes. Elle a travaillé pour la Banque mondiale, USAID, l'Organisation des Nations Unies entre autres, et remporta le Prix Guggenheim et une bourse Fulbright.
Aujourd’hui, de retour à Rio, elle dirige une étude avec des universités locales sur les réactions des habitants des favelas à travers les Unités de Police de Pacification (UPP).
Qu’est-ce qui vous a amenés à Rio et comment êtes-vous devenue intéressée à étudier les favelas?
Je suis arrivé à Rio en tant que danseuse lors d’un échange d'étudiants à l'Université Cornell. Nous avons passé trois mois à exercer dans les universités en Amérique Centrale et en Amérique du Sud. Mais nous avons passé six semaines au Brésil. Quand je suis arrivée à Rio, je me sentais complètement à la maison. Nous sommes allés dans toutes les universités du Brésil et avons rencontré des étudiants impliqués dans des grèves pour la représentation équitable. Cela fut un grand mouvement pour les réformes structurelles et pour la représentation du povo, le peuple. J'étais intéressée à en savoir plus sur le sujet.
L'année suivante, j'ai reçu une subvention en anthropologie pour y revenir. J'ai passé l'été dans les petits villages éloignés de Bahia à étudier comment les jeunes enfants percevaient leur vision du monde et créaient leurs aspirations. Depuis des générations, ils avaient tous envie de mourir dans les bras d’Irmanjà. Ils avaient obtenu une radio pour la première fois cette année-là, et tout d'un coup, tous les enfants, lorsqu'on leurs demandait ce qu'ils voulaient faire, ont dit qu'ils voulaient aller à la grande ville et voir où était l'action.
J'ai réalisé que mon cycle de vie pourrait correspondre aux gens d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine en reconnaissant qu'ils avaient vécu dans l'isolement et pourraient migrer dans les grandes villes. Pour ma thèse de doctorat, j'ai décidé d'étudier les schémas de migration dans la grande ville du Brésil. Et bien sûr, cela m'a amené dans les favelas.
(Le « Mythe de la marginalité » est venu de la thèse de doctorat).
Dans Favela, vous parlez de l'augmentation de la violence au cours des 25 dernières années. A quoi attribuez-vous cela et où voyez-vous cette tendance?
L'un des facteurs qui a conduit à la violence [actuelle] a été le mélange des prisonniers politiques et des criminels de droit commun de l'Ilha Grande et d'autres endroits, qu’a créé le Commandant Vermelho. Un autre a été la guerre américaine contre les drogues, ce qui a créé la nécessité d'itinéraires alternatifs pour le transport des drogues.
Je suis inquiète parce que les UPP (Unités de Police de Pacification) ont définitivement le contrôle de la violence, mais elles n’existent que dans 12 favelas ; or, il y a plus de 1220 favelas. Je me demande comment elles fonctionnent et si elles sont viables à maintenir. Le trafic est toujours là et les gens des collectivités le savent bien, puis si une fois que les UPP s’en vont, les trafiquants reviendront avec des armes.
Que disent les résidents?
Ils ne font pas confiance à la police en général, parce qu'ils ont eu une mauvaise et longue expérience avec elle. Ils ne savent également pas combien de temps la police va rester. Nous attendons pour le savoir.
Parlez-nous de vos recherches en cours à Rio.
Je travaille avec un groupe de chercheurs de la CSP, FGV-UFRJ - étudiants et chercheurs de la communauté - et nous allons enquêter sur quatre communautés pour voir comment les UPP et les PAC sont vus par les habitants, par des enseignants locaux, par des dirigeants religieux locaux, et en particulier, par les jeunes hommes qui ont pu ou non avoir été impliqués dans le trafic. Nous allons voir quel genre de génération de revenus a été créé comme alternative à la drogue [trafic] – et selon moi, c'est la clé de la durabilité.
La clé n'est pas juste d’avoir une formation professionnelle, mais ce sur quoi débouchera la formation liée aux emplois spécifiques offerte pour les stagiaires une fois qu'ils termineront la formation et obtiendront un certain niveau de qualification. Cela permettra aux gens de venir à la formation. Beaucoup de gens sont très déçus quand ils prennent ces cours de formation et qu’ils n'obtiennent pas d'emploi.
Un autre défi que vous citez dans votre recherche serait la mise en œuvre de «Choque de Ordem ». Comment voyez-vous cela?
Eh bien, beaucoup de résidents paient déjà pour des choses comme l'électricité - et paient plus pour le «gato» (le piratage illégal de services de télévision par câble), car ces services sont souvent contrôlés par le trafic. Si les gens ont des titres sur leurs terres, ils auront besoin d'un certain nombre d'années de leur revenu pour montrer qu'ils peuvent payer les impôts fonciers. Leur revenu doit être capable de s’élever s’ils doivent payer les impôts pour des entreprises avec lesquelles ils ont contracté d’une manière informelle.
Le "choque de ordem" est seulement une main qui applaudit. L'autre main doit appelée des possibilités de revenus de la famille. Si les gens peuvent devenir propriétaires de leurs terres, ce sera un atout de taille. Le problème est que je pense que personne ne veut vendre. Et s’ils sont trop pauvres pour faire face aux impôts sur leur maison et sont donc obligés de vendre, alors ce sera le même problème pour tous les autres efforts faits pour soi-disant aider les quartiers à faible revenu, ce qui aboutira finalement par aider les gens de la classe moyenne et supérieure à prendre en charge ces quartiers.
Tout cela a un rapport avec la façon dont ces communautés sont traitées. À l'heure actuelle, elles ont le "choque de ordem" mais les gens sont encore traités comme des citoyens de seconde classe. La théorie est que la régularisation de la situation dans les collectivités leur permettra d'être pleinement intégrés, mais je suis toujours sceptique sur le fait que cette "pleine intégration" sera complète d’un point de vue de soutirer de l'argent sur leurs dos, et non pas dans le sens de leurs donner des voix.
Comment les résidents pourraient- ils obtenir plus de voix?
Les UPP devraient commencer par être des UPP sociales. L'UPP sociale pourrait préparer les gens à se mobiliser et dire ce qu'ils veulent à l'UPP : là où ils veulent que le poste soit installé, quelles sont leurs priorités et d’avoir des élections libres pour les associations de la communauté.
Une fois que le trafic est supprimé, il serait vraiment bien d'interdire l'usage d’armes à feu par la majorité des UPP. Si l'UPP ressemblait un minimum à la BOPE ou à la PM, ça serait mieux.
Vous avez également le projet de renforcer l’échange avec les représentants de la loi?
Oui, dans les quartiers où les relations ne sont pas bonnes. Nous allons observer comment ils interagissent avec les communautés. Je veux savoir s’ils aiment être là, quelle est leur attitude envers les résidents, seraient-ils mieux ailleurs, et quel est leur point de vue sur le trafic.
Pensez-vous que l'UPP pourrait être reproduite ailleurs et/ou pensez-vous que Rio devrait prendre modèle sur d'autres villes pour devenir plus sécurisée?
Le problème de Rio est très particulier du fait que le gouvernement a laissé le trafic avoir le pouvoir dans ces communautés. C’est différent du Mexique, elles ne sont pas aussi grandes, des cartels de haut en bas. Ils ressemblent plus à des opérations de franchise. Les gangs ont leurs propres chefs, mais dans chaque communauté, ils ont leur propre façon de faire les choses.
Rio est en train d’expérimenter quelque chose d'unique. Il est très important de mettre fin aux abus de la police, ce qui favorise la corruption de la police, et de supprimer la complicité entre le trafic actuel et les policiers des UPPs. Si cela est bien fait, même si c'est seulement dans 20 favelas, alors je pense que ce modèle pourrait être reproduit dans d'autres endroits. Mais s'ils laissent cela s’étendre avant de pouvoir former les gens, d’avoir leur contrôle et de réaliser des campagnes pour des droits réels du citoyen, alors cela va être un échec comme tous les précédents efforts faits pour la police communautaire. A partir du moment que la police est achetée par quelqu’un, tout le monde s’arrêtera de respecter les UPPs et plus personne ne va les vouloir.
Vous conseillez donc de limiter la portée de l'UPP?
Oui. Je pense qu'il est plus important à grandir doucement, de bien former des gens, et d’avoir une détermination communautaire très forte sur la façon dont la police doit venir, et de ce qu’elle fait, de sorte que le nombre des UPPs dans une communauté donnée peut diminué et les UPPs peuvent ainsi avoir la force de se déplacer d’une communauté à une autre. Cela ne peut se faire que s’il est évité que les gens soient achetés par l'extérieur. D'après ce que j'entends, c'est déjà le cas.
Nous en saurons plus dans les six prochains mois, et je prédis [le succès de l’UPP] qu’il y aura beaucoup à faire avec les commandants de la police dans les UPPs.
Traduit par Mélanie MONTINARD






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