Les structures de contrôle social en Amérique Centrale et la volonté des jeunes de fuir la violence

Les structures de contrôle social en Amérique Centrale et la volonté des jeunes de fuir la violence

Article exclusif pour la publication bimestrielle "EXIT", année 1, nº 00.

Emilio Goubaud, Interpeace / APREDE

Cet article se penche sur les mécanismes d’intégration et de contrôle social (famille, école, travail, police, centres de détention) des adolescents et des jeunes marginalisés qui en  arrivent aux délits, et cherche à analyser les facteurs structurels avec la subjectivité des infracteurs; pourquoi les mécanismes d’integration sociale sont devenus ineficaces, l’inclusion sociale opérant au moyen du contrôle social; comment le système social exclut au lieu d’intégrer.

La fragilité des Etats dans le nord de l’Amérique Centrale quand il s’agit de résoudre des questions non pénales (relatives au travail, à la famille, agraires, civiles) n’a pas aidé à empêcher que ces conflits atteignent la sphère pénale, où se concentre la majorité des causes.  

Le triangle nord de l’Amérique Centrale a conservé une fragilité institutionnelle généralisée, qui se réfléchit par l’absence de règles, de politiques et de mesures suffisantes ayant le sens du service public, pour que les autorités assument la responsabilité qu’implique un Etat, en fonction des droits de tous, sans discrimination.

Nos Etats ont le devoir de prendre des mesures effectives pour prévenir et sanctionner les délits. Cette obligation devient plus claire quand on sait que les mesures précédentes n’ont été ni  appropriées ni effectives. Le manque de volonté politique ou la répétition de mesures inefficaces face à une situation de violence généralisée montrent par elles-mêmes l’absence de réalisation des obligations des Etats de la région.  

Au cours des 17 années où j’ai travaillé avec des adolescents et des jeunes em situation de risque social, dans les rues, dans leurs quartiers, j’ai appliqué de nombreuses méthodologies d’abordage dans le but de les interesser à la possibiulité de s’insérer dans la société; je me suis aussi efforcé à articuler et à coordonner des activités avec des espaces officiels, essayant d’obtenir des réponses raisonnables et intelligentes pour aborder les jeunes; on a cherché des espaces de réfléxion et d’accompagnement de cas spécifiques pendant de longues périodes – pour qu’il puissent montrer leurs insertion dans la société comme personnes utiles et productives. Mais les entraves ont été plus nombreuses que les reactions favorables de la part de nos pouvoirs publics pour aider à échapper à la violence et à ce qu’ils ne soyent pas stigmatisés, criminalisés, exclus, marginalisés, arrêtés, ou assassinés.    

Je pense que c’est le moment de faire référence à certains mécanismes de controle qui ne permettent pas que beaucoup de jeunes, dans notre système, soyent insérés et ayent accès à leur développement intégral. Il s’agit de centrer notre attention sur les antécédents policiers et pénaux, cause principale d’empêchement pour que les jeunes n’ayent pas accès aux opportunités d´étude et de travail.

Il y a des auteurs qui soulignent la fonction affective de la famille, d’autres soulignent la fonction de la formation, et d’autres encore la fonction économique. La famille peut être un espace d’amour, un espace de stabilité qui rende possible la productivité hors de son sein, ou bien une “police” qui régit les conduites morales et les normes de ses membres (Donzelot, 1990).

Quelque soit la façon dont on la comprenne, la famille doit accomplir certaines fonctions comme moyen d’intégration sociale de ses membres. Mais que se passe-t-il dans les familles des infracteurs?

Dans ces cas la famille peut exister ou être totalement absente. Quand elle existe, elle se caractérise pour n’être pas fonctionnelle, c’est à dire qu’elle ne s’acquitte pas des fonctions que l’on attend d’elle, ce qui se manifeste généralement lors de l’absence du père et le surgissement de la personne du beau-père, celui qui boit trop et qui est en général violent aussi bien avec la mère qu’avec les enfants. . Ici on voit la violence comme élément socialisateur et comme une forme de relation.

Une autre caractéristique de la famille, c’est de ne pas satisfaire les besoins strictement minimaux de l’enfant, car les parents vivent de façon précaire, ont un bas niveau de scolarité et s’occupent à des emplois mal payés, à l’exception de ceux qui vivent de délits, ce qui assure une certaine aisance économique, mais qui se paye chèrement par un grand nombre de passages en prison.      

Transmettre des savoir-faire et des connaissances, corriger de façon disciplinaire certains comportements indésirables et insérer l’environnement familial dans le monde extérieur, voilà quelques points qui caracterisent l’école. Et qu’est-ce qui arrive à ceux qui violent la loi concernant l’école?

L’école est un espace fortement normatif, où se transmet un ensemble de codes, souvent différents de ceux qui existent dans la famille des enfants et adolescents qui vivent dans un contexte d’exclusion. Ainsi, tandis que les adolescents n’arrivent pas à s’adapter au système educationnel, les écoles n’arrivent pas à ajuster leurs pratiques aux élèves que l’on appelle “enfants-problèmes”; ceux qui ont souvent des difficultés d’apprentissage, sont hiperactifs ou bien ont des difficultés de concentration, d’attention, qui peuvent être impulsifs ou agressifs. Ou tout simplement ceux qui ne s’insérent pas dans le système éducationnel formel, en plus d’être stigmatisés, marginalisés et exclus en raison de leur apparence (tatouages, habillement). La déscolarisation est le corollaire de la relation complexe avec l’école; pour cette raison certains auteurs (Gottfredson et al.,1996) estiment que la déscolarisation  précoce implique la plus grande possibilité de comportement délinquant. Quitter l’école a une forte corrélation avec le début et la réincidence comme délinquant. D’après Name (2001), parmi les jeunes reçus par une certaine institution, en octobre 2001, les taux d’abandon scolaire sont spécialement élevés parmi les adolescents accusés de délits contre les personnes (39,3%) et les délits contre la propriété (35%). Cependant, ce rapport ne doit pas être considéré dans les deux sens: c’est à dire que, quoique une proportion importante des adolescents délinquants a quitté l’école, la plupart de ceux qui quittent l’école ne deviennent pas délinquants.       

Le problème dans nos pays est que beaucoup d’enfants, d’adolescents et de jeunes sont exclus du système formel d’éducation; c’est à dire qu’ils n’ont pas même eu accès à la possibilite d’étudier.

Le Guatemala, par exemple, après Haiti, est le pays avec le taux le plus élevé d’analphabétisme.

Le travail

Le travail est le mécanisme classique d’intégration sociale; il permet de s’insérer dans un réseau social et institutionnel comme aucune autre sphère ne peut le faire. Non seulement il rapporte une rémunération nécessaire à la subsistance  et à l’intégration au marché à travers la consommation, comme il est aussi lié aux mécanismes de sécurité,  d’assurance sociale et de santé; il tisse des réseaux sociaux, agrandit le nombre des relations personnelles, et octroie la position que la personne occupe dans la société. En somme, il ouvre la porte de l’intégration sociale. D’ailleurs, les théories sur l’exclusion sociale viennent justement à propos du chômage structurel et d’une société qui doit savoir fonctionner avec une partie de sa population condamnée à se couper de cette dimension de la vie, en quelque sorte à être un surnuméraire (Castel, 1997; Rosanvallon, 1996).       

Ainsi, le travail est une dimension qui prend des sens divers dans le cas de ceux qui vivent dans une situation d’exclusion. Au niveau macro, les domaines de la pauvreté sont par excellence ceux montrant les taux de chômage les plus élevés. Et c’est justement dans ces espaces qu’habite le plus grand nombre de personnes en conflit avec la loi. Ainsi, le chômage est, par lui-même, un facteur de risque quant à la délinquance, et encore plus quand il s’agit du chômage des jeunes. Cependant, non seulement le manque d’emploi est un facteur de risque, mais aussi l’impossibilité d’accéder à ces emplois en raison des contrôles sociaux que nos Etats ont mis en oeuvre avec l’accord des secteurs de production de nos pays, et spécifiquement en ce qui concerne les antécédents policiers et pénaux, une réaction répressive, exclusive et marginale, qui refuse la possibilité à tous ceux qui ont un jour commis un délit, ou qui, plus simplement ont été accusés et fichés comme délinquants. Dans de nombreux pays, les antécédents policiers sont une donnée, ou un élément parmi d’autres qui permet aux juges de sanctionner ou punir, c’est une donnée privée, pas un fait public et encore moins un papier exigible pour obtenir un emploi ou pour être admis dans une école.           

Ceci dit, il faut remarquer que de nombreux programmes de prévention mis en oeuvre en Amérique Centrale sont des étendards constitutionnels, des drapeaux que la société civile a dû déployer en raison de l’indifférence de nos pouvoirs publics et de nos politiciens en ce qui concerne les jeunes, dans la mesure où ils sont perçus comme ennemis de l’Etat et non comme étant des citoyens en faveur desquels il faut investir pour atteindre leur développement integral. 

Notre lutte se situe en fonction de la nécessité et non de la vengeance, du coté de la prévention sociale des délits, et non des condamnations et de la prison. Il faut que l’abordage soit tout à fait différent, sans continuer à vouloir dynamiser la question de la prévention du point de vue de la sureté publique. Nous avons échoué en considérant les effets du problème en partant de la reaction policière et de la répression; nous n’avons pas voulu affronter le fait imminent du conflit social à cause duquel nos Etats ont perdu la gouvernabilité. Il faut, de toute urgence, considérer le conflit de façon intégrale, en écoutant les jeunes, s’asseoir avec eux et trouver la solution ensemble – l’Etat et la société.

Conclusions

Il existe des efforts et des expériences heureux concernant la prévention de la violence parmi les jeunes en Amérique Centrale, mais qui n’ont pas eu d’impact en raison de la dimension du problème dans la région; l’indifférence des pouvoirs publics ne permet pas que de tels efforts deviennent des programmes de portée nationale. Les investissements dans le social et l’élaboration du tissu social continuent sans articulation et degradés; de nombreuses normes, lois et règles limitent l’action d’adolescents et jeunes dans nos pays, mais nous ne pouvons pas encore compter sur des politiques publiques de prévention de la violence parmi les jeunes qui obligent les pouvoirs publiques de nos pays a offrir des opportunités de développement intégral aux enfants, aux adolescents et aux jeunes d’Amérique Centrale.  

Nous disposons en Amérique Centrale d’espaces de participation des jeunes, de réseaux de jeunes qui expriment de manières diverses leurs désirs; ils exigent l’attention et la participation, font des propositions et se préparent pour participer politiquement en souhaitant bâtir une Amérique Centrale nouvelle. Des agences de coopération ont perçu la nécessité urgente pour les gouvernements de voir jeunes et adolescents de nos pays avec un autre regard, en investissant sur leurs besoins et en les voyant comme le présent du pays et comme pilliers d’une meilleure productivité face à la mondialisation. Il y a aussi des associations locales qui ont assumé la mise en oeuvre d’initiatives destinées à ouvrir des possibilites d’inclusion et qui parient sur la capacite des jeunes de bâtir une région meilleure.    

Je travaille en ce moment à stimuler des propositions de politiques publiques régionales de prévention. Je résiste à accepter la tragédie et je maintiens mon indignation pour les 36 morts violentes par jour dans les pays du triangle nord de l’Amérique Centrale, dont 21 de personnes de moins de 25 ans. Nous voulons une région capable de vivre en harmonie et en liberte; nous voulons provoquer un changement d’attitude parmi les hommes politiques et au sein des agences de gouvernment qui traitent des enfants et des jeunes en Amérique Centrale.

Traduction: Henry Decoster.

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