La production de connaissance et les politiques d?intervention sociale en Haïti
* Par Natacha Nicaise et Federico Neiburg - Centre de Recherches en Culture et Economie (NuCEC) - PPGAS, Musée National, UFRJ - Rio de Janeiro - Brésil
La situation sociale d’Haïti évoque des images connues : extrême pauvreté, crise environnementale, précarité de la production agricole, surpopulation des grandes villes, instabilité institutionnelle, violence politique, présence militaire étrangère, mais aussi la stigmatisation multiforme d’une société complexe à laquelle est systématiquement associé le qualificatif normatif de « non-moderne ». La « modernité » en Haïti est vue par le monde extérieur comme un ordre politique et culturel structurellement inaccessible. Il ne s’agit pas de phénomènes nouveaux, mais d’une longue histoire qui s’est sensiblement aggravée ces deux dernières décennies. Dans ce contexte, la carence de données empiriques de première main sur la société haïtienne est particulièrement dramatique. Les institutions étatiques chargées de la production de statistiques (comme l’Institut Haïtien de Statistique et Informatique, l’IHSI) fonctionnent de manière précaire, les universités ne possèdent pas de structure consolidée orientée vers la recherche empirique.
Une condition qui rend possible l’élaboration de politiques sociales visant à combattre la pauvreté et l’inégalité est la production systématique et continue de connaissance sur le monde social. De ce fait, il n’est pas exagéré d’affirmer qu’un des graves problèmes sociaux d’Haïti est justement le peu de génération de données empiriques dont les résultats devraient pouvoir être rendus publique, offrant ainsi la possibilité de devenir un socle pour l’implantation de politiques d’intervention sociale.
Lorsqu’il existe des politiques sociales en Haïti, elles sont en grande partie le résultat de projets ponctuels issus d’agences internationales. La dynamique de ces interventions implique la production de connaissances fragmentaires, cohérentes en fait avec le caractère morcelé et discontinu de ces interventions. L’absence d’une vision d’ensemble fondée sur des données de première main n’est pas un simple détail. Sans cela, il ne peut y avoir de politiques gouvernementales consistantes dans le long terme.
La prise en compte de ce contexte permet de percevoir l’importance du recensement réalisé par Viva Rio dans la région de Bel Air, à Port-au-Prince. Deux questions méritent tout d’abord d’être soulignées : (1) L’ampleur et la consistance d’une recherche qui a mobilisé de nombreuses institutions haïtiennes, des associations communautaires ainsi plusieurs dizaines de chercheurs et qui a permis de récolter des informations auprès de plus de 40.000 personnes ; (2) L’importance de Bel Air (et de la région qui englobe ce quartier) dans l’espace urbain de Port-au-Prince et, d’une manière plus générale, dans l’espace social haïtien.
Bel Air est une région centrale de la capitale du pays. Il s’agit d’un des quartiers les plus traditionnels de la ville qui s’étend entre la haute région de Fort National et celle des grands marchés répartis le long de la mer, entre le port, le Champ de Mars et le Palais National. Plus on se rapproche de la zone du front de mer, plus le quartier de Bel Air se confond avec d’énormes bidonvilles comme La Saline et Fortouron. La région est aussi un centre sensible de l’histoire politique récente du pays : elle fut une des bases sociales du Lavalas (la force politique de l’ex-président Jean Bertrand Aristide) ; elle est depuis 2004 le premier scénario de l’intervention militaire de la Minustah (la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti). Bel Air présente de manière concentrée les problèmes sociaux du pays : inégalité sociale, chômage, violence et manque d’infrastructure. Deux questions sont particulièrement dramatiques dans cette région : l’absence de traitement des égouts et des déchets et l’extrême précarité du réseau d’approvisionnement en eau.
Considérant cette situation, le recensement réalisé par Viva Rio à Bel Air révèle toute son importance. Une fois que l’organisation des résultats sera conclue, le recensement fournira une carte de la morphologie sociale de la région inédite jusqu’alors. Les données relatives à la population permettent déjà, par exemple, de visualiser l’impact que le conflit armé a eu sur la déstructuration des familles. Les questions posées par les chercheurs dans un intervalle de sept mois permettent d’établir des hypothèses fortes au sujet de l’envoi des enfants dans les familles résidant à l’intérieur du pays durant les périodes de conflit. Ces données, qui révèlent des stratégies de survie face à de situations d’extrême violence, pourront être utilisées dans des recherches futures qui viseront à approfondir une des dimensions structurelles de la réalité haïtienne : les réseaux familiaux qui unissent le monde rural et urbain mais aussi les haïtiens vivant en dehors du pays.
Parmi les données rendues publiques, celles relatives au problème de l’eau sont les plus complètes pour l’instant. Elles permettent de prendre connaissance notamment des niveaux et formes de consommation de l’eau, des différentes modalités d’approvisionnement, des perceptions de la population au sujet des variations de prix et de la qualité de l’eau selon l’approvisionnement, du budget familial alloué à l’achat de l’eau, etc.
Une des questions centrales que le recensement révèle (et qui sera très précieuse pour l’élaboration de proposition d’intervention pour l’amélioration de l’accès à l’eau) est celle de la capacité actuelle de l’état en matière de gestion et de distribution. Le recensement permet de mesurer cette capacité mais aussi de constater l’existence de réseaux alternatifs au moins aussi importants que l’état en matière de gestion et de distribution de l’eau.
Les donnés actuellement rendues publiques proposent d’autre part des simulations au sujet des effets attendus de certaines politiques d’intervention face au manque d’eau et aux difficultés d’approvisionnement dans la région (comme l’augmentation de l’offre au travers de la création de postes de distribution et la diminution du prix).
L’ensemble du matériel présenté par le recensement est extrêmement riche. Il permettra dans un second temps l’élaboration de recherches qualitatives qui complèteront les données actuellement disponibles et qui rendront possible la compréhension de la complexité du monde social qui s’organise autour de la problématique de l’eau. Ces recherches permettront, par exemple, d’étudier le fait qu’actuellement, même dans une situation de manque, énormément de personnes vivent du commerce de l’eau et font partie de réseaux qui pourraient être affectés négativement par l’implantation de politiques alternatives. Les recherches qualitatives permettront aussi de comprendre d’autres questions comme la formation des budgets domestiques (ce qui permettra de mieux évaluer les effets de la réduction du prix de l’eau sur les habitudes de consommation de la population) ; la relation entre les usages de l’eau, sa disponibilité, et l’hygiène, etc. Ces recherches favoriseront aussi la compréhension de certaines questions liées aux formes de présentation de soi, d’auto-estime, de construction d’identités personnelles et collective associées à la propreté et donc aux différents usages de l’eau.






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