Plus de paix et moins d´armes en Haïti

INTERVIEW / ALIX FILS-AIMÉ

“Les impliqués ne remettront pas leurs armes volontairement si on ne leur offre pas une vie plus digne”, affirme Alix Fils-Aimé, président de la Commission Nationale de Démobilisation, Désarmement et Réintégration (CNDDR) en Haïti.

En interview exclusive à Comunidade Segura, Fils-Aimé nous parle du travail de démobilisation des groupes armés de la capitale Port-au-Prince et nous en dit un peu plus sur le partenariat entre la population locale et la Minustah, force internationale présente en Haïti et dirigée par le Général brésilien Alberto dos Santos Cruz.

Que pouvons nous apprendre du travail de la CN DDR en Haiti ?

Suite au départ en 2004 du président Aristide, nous étions dans un chaos total. Il y avait des groupes qui étaient armés parfois par l´État même. C´est grâce à la Force Internationale qu´on a réussi graduellement à rétablir la paix. Le premier pas a été de promouvoir les élections d´un gouvernement légitime. Ensuite, nous avons incité les groupes armés à remettre les armes et à suspendre les activités criminelles.

Il s´agit d´une expérience classique de DDR où nous avons deux camps adversaires de l´armée ou bien de milices. Nous avons eu un accord de paix et une réinsertion des soldats. Ce qui caractérise notre situation ce sont des conflits politiques, des relations sociales dans lesquelles l´exploitation des pauvres par les polititiens a créé le banditisme. Nous avons nos propres caractéristiques et nous avons adapté le concept à la situation.

Comment avez-vous procédé ?

Quelques uns parmi ont remis leurs armes. D´autres non. Nous avons donc été obligés à faire des opérations policières et militaires pour démanteler leurs bases opérationnelles.

En même temps, nous avons une autre approche: la transformation des conditions de vie de la population. La semaine prochaine, par exemple, le gouvernement va lancer une série d´interventions d´infrastruture sociales à Cité Soleil avec des activités conjointes, de groupes de travail formés de membres de l´Etat et du DDR international. L´objectif est de transformer les condition de vie de ceux qui ont pris l´option de la violence armée en leur offrant une possibilité de réinsertion. Ils ne remettront pas volontairement leurs armes si nous ne leurs offront pas une vie plus digne.

Comment est faite l´intégration?

L´État haitien est trop faible économiquement pour créer du travail. Par ailleurs, le secteur privé a été victime de kidnappings, d´agressions armées, ils ont eu leurs magasins écrasés. C´est difficile pour eux d´accepter des ex-intégrants de groupes armés même s´ils ont une formation ou un métier.

Nous sommes donc obligés d´envisager une façon pour que ces gens, à la fin du processus d´aprentissage, puissent être capables de former leur propres entreprises en leur donnant des crédits pour acheter des équipements, des installations, pour qu´ils deviennent des entrepreneurs. Cela permettra, graduellement, une acceptation, une réinsertion dans la société. Nous avons aussi des programmes particuliers avec les femmes conjointes de ceux qui faisaient partie des groupements armés. Nous leurs offront de participer de centres de formation et nous leur donnons des micro crédits dans le but de retirer leur dépendence de la criminalité. Notre programme vise non seulement les individus qui etaient des criminels mais aussi toute la situation qu´ils ont vécu. En transformant les conditions de vie nous promouvons une réinsertion globale de ce secteur dans la communauté.

Dans quel stade du programme en êtes-vous?

Il  y a toujours des élements criminels qui sont dispersés et qui n´ont aucune intention de remettre leurs armes.Ce sont des gens qui ont pris une décision par rapport au processus et qui devront répondre directement à la police et à la justice qui les arretera et les jugera, s´il le faut. C´est important de noter que nous avons reçu un grand appui de la part des militaires de la Minustah qui ont démantelé les bases operationnelles tout d´abord à Cité Soleil et ensuite aux Gonaives. Plus de 400 ont rejoint le programme dans tout le pays. Nous aurons problablement d´autres du bidon ville de Martissant. Mais il y a une série d´éléments armés qui sont éparpillés dans tout le pays. La police utilise des methodes opérationelles pour éviter que ceux-ci nuisent la société.

Pouvons nous être optimistes ou devons-nous craindre une nouvelle vague de violence?

Depuis un an, nous avons atteint une stabilité politique et un fonctionnement des institutions. Il n´y  pas de gros conflits. Les désaccords entre l´exécutif et le parlement sont un signe de bonne santé de la démocratie et ils sont reglés par le dialogue et négotiation, et non par des coups de canon, des diffamations.

Nous avons atteint aussi une stabilité macroéconomique (la gourde a atteint une valeur significative par rapport au dollar) et sécuritaire. Il n´y a aucun coté sur le territoire où quelque un puisse se nommer commandant. Des offensives des forces de sécurité continuent dans des poches isolées, des endroits où les bandits se regroupent pour faire des opérations.

Nous sommes arrivés dans un moment où ils nous faut une dinamization économique mais nous avons une série de problemes internes, comme la corruption, que nous devrons résoudre. Des problèmes qui favorisent la criminalité. Il s´agit d´une situation dans laquelle les jeunes n´ont pas d´espoir, les jeunes femmes trouvent pas de moyens d`être indépendantes. Autant que ces problèmes ne seront pas adressés, nous seront toujours obligés de contenir la criminalité. Mais nous aimerions plutot arriver à un stade où nous n´aurions pas besoin d´une police répressive sinon une police préventive, et qu´il y ait une série d´accords faits au niveau social, de gestion de conflit, de securité.  Dans ce sens , la semaine prochaine, nous créerons des forums de sécurité communautaire dans les principales villes comme le Cap Haitien, Gonaives et Port-au-Prince. Ce seront des partenariats sécuritaires entre la mairie, la police, la Commission Nationale de désarmement et la population representée par tous les secteurs y compris le secteur privé.

Est-ce que l´ont peut trouver des cas où la population est obligée de payer pour avoir de la sécurité ? 

Ce n´est plus le cas. Bien que dans la zone de Cité Soleil, il y a des élements qui continuent à payer les bandits, soit disant, pour protéger leurs entreprises. Mais ils ne comprennent pas que ces bandits n´ont aucune capacité operationnelle. La population n´a plus peur de ces gens.

La nomination de Samba Boukman comme Commissaire de la CNDDR a été vivement critiquée par certains secteurs. Quel est votre opinion à ce sujet?

Il a des gens qui ont questionné la présence de Samba dans la commission parce qu´ il aurait  participé dans des actes violents dans le quartier. Mais ils n´ont jamais pu présenter des preuves contre lui.

Pourquoi vous l´avez choisi ?

Le Président l´a chosi pour qu il établisse la communication avec les organisations de bases et les encourage à la non-violence. Il s´agit d´un personnage respecté dans le milieu populaire. Il sert comme un bon exemple, parce qu´ il a choisi de faire la paix. Dailleurs, la commission a réussi à consolider la paix au Bel Air grâce au travail de l´ONG brésilienne Viva Rio.

Comment avez-vous coordonné le travail avec Viva Rio?

Le travail avec Viva Rio est un modèle pour tout le pays et se caractérise par une relation très étroite et une volonté commune de trouver la paix.  Nous utilisons des moyens de gestion de conflit de dialogue avec des facilitateurs communautaires et en même temps, des incentifs pour la communauté comme les bourses d´étude pour les enfants et les musiciens de bandes Rara. Pour l´instant c´est la CNDDR ensemble avec Viva Rio qui gèrent la paix au Bel Air. Mais nous voulons que ce soit un modèle national qui sera renforcé par le forum de sécurité. Nous comptons intégrer formellement la police, les mairies, pour institutionaliser leur participation dans la gestion de conflits.

Pourriez-vous mentionner un exemple de succès du travail de la CNDDR ?

La nouvelle comission DDR qui a été mise sur place depuis septembre 2006 a atteint un bon resultat au Bel Air. Elle a reussi à conjuguer les efforts avec la Minustah, la police et les autres institutions. Au Bel Air, les jeunes qui ont déjà gradué recevront des motocyclettes. Nous avons un cas d´un jeune qui a acheté une deuxieme motocyclette avec les revenus de son propre business.

La  commission précédente n´avait pas la même orientation ni un bon rapport avec la Minustah. C´était une commission politisée qui considérait les impliqués comme Lavalas et les prennaient comme ennemis. Par contre, nous travaillons avec les maires, les sections communales et ne sommes pas intéressés aux affiliations politiques. Nous avons récupéré des armes des mains de Lavalas, d´anciens militaires, de bandits simples, du secteur privé. Bien que ce dernier soit plus réticents à remettre leur armes.

Graduellement, nous prennons le contrôle de la situation par une approche de maintien de l´ordre, une approche sociale. Nous adressons les problèmes sociaux-economiques qui sont à l´origine du fait que les gens tombent dans la criminalité et se rallient aux narcotraficants.

Une autocritique?

Je refuse de voir ce problème comme une question conjoncturelle, de dissocier cette question d´un besoin strategique de modernisation du pays. Si nous ne travaillons pas dans ce sens, on restera dans ce turbillon malsain et j´aurai une carrière dans le désarmement. Ce n´est pas mon intention. J´aimerai que dans 6 mois je puisse faire une autre chose. Je veux conclure cette mission pour travailler dans la protection de l´environnement, avec la production de l´huile de Jojoba, de Palma Christi etc. Le développement est la meilleure façon pour combatre l´insécurité. En donnant de vraies options aux jeunes, pour qu´il se sentent guidés et qu´ils puissent avoir de l´espoir.

En savoir plus:

Haiti: un pays en reconstruction

Article: Le secteur privé haitien remet des armes et des munitions (Source: Radio Kiskeya)

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