Les enfants d´Haiti ne peuvent plus attendre

Interview/ Bertrand Njanja Fassu

Les enfants d´ Haiti ne peuvent plus attendre. Alors que le président René Preval, élu em février 2006, maintient son équilibre dans un contexte de sécurité fragile avec l´aide  de la Mission de Paix des Nations Unies d´Haiti (Minustah) installée depuis  la crise de 2004, il reste encore un long chemin  à parcourir. Selon le chef  du secteur lié à la Protection de l´Enfant de l´Unicef d´ Haiti, Bertrand Njanja Fassu, “ la violence n´est pas encore maîtrisée”.

Haiti affiche le plus haut taux de mortalité de l´hémisphère occidental chez  les mères et les enfants de moins de cinq ans. Un peu plus de la moitié des enfants en âge scolaire  fréquente l´école. ll n´y a pas d´eau dans les écoles, ni de policiers dans les communautés.  Par ailleurs de nombreux enfants sont infectés par le virus HIV. Les enfants sont exploités en effectuant des travaux domestiques et ils sont exposés à la violence sexuelle. Il n´existe pas non plus de statistiques fiables à propos du  nombre et de l´âge des enfants et des jeunes engagés dans la violence armée.

Les dilemmes auxquels les travailleurs sociaux se trouvent confrontés ne sont pas des moindres: comment sélectionner les enfants auxquels on apportera de l´aide? Comment engager les jeunes membres de gangs quand il n´existe pas de processus de désarmement?  Comment protéger les petites filles vivant dans des communautés où la police est absente? Comment convaincre les enfants que les projets sociaux font vraiment la différence alors qu´ils n´auront qu´un bref contact avec eux?

C´est pour discuter au sujet des besoins urgents des jeunes de Haiti que Njanja – comme le professeur Bertrand Njanja Fasso préfère être appelé – a parlé à  Comunidade Segura.

Comment Haiti est-t-il sorti de la crise de 2004? Quel est le rôle des gangs dans le pays aujourd´hui?

Il y a deux ans la crise politique sévissait en Haiti et les armes à feu étaient distribuées à volonté. Dés lors nous avons vu le surgissement de gangs armés. La violence armée n´est  pas maîtrisée. Il y a un engagement  significatif de jeunes dans la violence armée en Haiti, mais il est difficile d´estimer leur nombre exacte.

Comment les programmes de réinsertion traitent-ils le problème des enfants et des jeunes dans la violence armée organisée?

Au lieu de concentrer nos efforts sur la participation des jeunes dans les gangs, nous avons choisi d´ouvrir les programmes de réinsertion à tous les enfants affectés par la violence armée. C´est à dire, ne pas se focaliser uniquement sur ceux qui portent des armes. Les jeunes de gangs n´utilisent pas toujours des armes à feu, ce qui ne les empêche pas pour autant d´être affectés de la même façon par la violence des gangs. L´un des dilemmes rencontrés par ceux qui oeuvrent en vue de la protection de l´enfant en Haiti, est de savoir comment sélectionner les 200 enfants auxquels ils seront à même d´apporter de l´aide?  La solution rencontrée a été  d´accueillir tous les enfants affectés par la violence armée; c´est à dire, par exemple, ouvrir également nos portes aux enfants victimes d´enlèvements.

Est-il possible  de tracer un profil des enfants engagés dans la violence des gangs?

Dans notre cas, cela veut dire savoir que dans un groupe de 250 enfants inscrits à des programmes de réinsertion, prés de 30% sont impliqués directement dans la violence des gangs. Il est particulièrement difficile de travailler avec des enfants engagés dans la violence armée organisée alors qu´il n´existe aucune initiative formelle de désarmement. Les armes ne vont pas disparaître. Un jour un enfant peut avoir une arme, et le lendemain  ne plus en avoir. Rien ne l´empêchera de posséder une arme et de faire partie d´un gang. Les jeunes ont l´option de gagner de l´argent avec les enlèvements. C´est une situation complexe; il est donc vital que les institutions partagent les informations et les stratégies.

Quel âge ont ces enfants?

Il est difficile de déterminer l´âge des enfants en Haiti parce que beaucoup d´entre eux ne sont pas enregistrés. L´âge de ces jeunes est souvent estimé par les autorités qui les retirent des rues, à partir de leur apparence et des informations qu´ils donnent.

Combien d´enfants sont-ils placés sous tutelle?

Actuellement, 150 enfants entre 13 et 16 ans sont placés sous tutelle en Haiti. Notre travail concerne les enfants compris dans cette limite d´âge . Nous ignorons combien de jeunes entre 16 et 18 ans sont placés sous tutelle. La plupart d´entre eux demeurent en détention pendant les longs procès de pré-jugement.   Bien que la quantité de jeunes dans cette situation soit relativement faible, et bien qu´aujourd´hui il y ait moins d´enfants de rue détenus que par le passé, je suis alarmé quand je vois les plans d´investissement destinés aux centres de détention pour jeunes.  C´est comme s´il n´existait pas de différence entre un jeune qui a commis un délit et un jeune engagé dans la violence armée. 

Les programmes de réinsertion acceptent-ils aussi les fillettes et les jeunes filles?

Oui! Tout d´abord, nous assumons que toute jeune fille engagée dans un gang a été une  victime de la violence sexuelle. Si elle adhère à un programme de réinsertion, elle devra être acheminée vers un programme de violence sexuelle où elle recevra des soins médicaux et psychologiques. Par ailleurs, elle sera informée au sujet de ses droits légaux bien que les auteurs de violence sexuelle font rarement l´objet de poursuites judiciaires.  En fait, les femmes et les jeunes filles ont pour instruction de ne pas dénoncer leur agresseur pour ne pas mettre leur vie en danger. Il y a quelques années, une femme qui avait dénoncé son agresseur, fut  assassinée en représailles.

Les femmes et les jeunes filles qui travaillent  sont-elles plus vulnérables face à ce type de violence?

En Haiti, la violence sexuelle est très répandue. Les membres des gangs ne sont pas les seuls à l´exercer. La plupart des femmes ne travaillent pas. Ce n´est pas comme au Congo, par exemple, ou les femmes sont attaquées sur le chemin qui les mène au travail des champs.  Les femmes, les jeunes filles et les petites filles  sont sujettes à la violence à l´intérieur de leur propre communauté. Il n´y a aucune autorité à laquelle elles puissent recourir. La police ne peut guère pénétrer dans ces communautés.

Existe-t-il en Haiti une coordination des  diverses  initiatives de réinsertion sociale?    Est-ce qu´elles diffèrent beaucoup entre elles?

Il est extrêmement nécessaire de partager les informations et les bonnes pratiques concernant  les différentes initiatives en Haiti. Les groupes impliqués doivent dialoguer entre eux et concilier les stratégies concernant l´assistance  apportée à la population. Nous avons fait un  premier pas important dans cette direction  en organisant le séminaire “ Les enfants affectés par la violence armée”, à la fin du mois de mars dernier, auquel participèrent 50 représentants et 10 organisations qui travaillent avec les enfants en Haiti. Nous vous invitons tous à vous engager, depuis  les assistants sociaux jusqu´aux avocats qui s´occupent des enfants placés sous tutelle. L´objectif majeur est de créer des stratégies communes et d´aboutir à un consensus sur un ensemble de mesures basiques concernant l´assistance apportée à la population en Haiti.

Pourriez-vous nous parler davantage sur l´importance de cet ensemble de mesures basiques?

Un exemple est l´assistance médicale pour l´identification des maladies et des infections. C´est  l´un des éléments clé de ce groupe de mesures. Les enfants arrivent à nous par les chemins les plus divers; il y a ceux qui ne se rendent plus à l´école à cause d´un échange de coups de feu,  ceux qui travaillent comme informateurs pour le trafic,  ceux qui participent activement à des gangs, entre autres. Quand nous pourvoyons des soins médicaux à ces enfants, qui ne se réduisent  pas à une simple visite médicale, nous montrons que nous nous préoccupons à leur sujet, et  ainsi ils se sentent respectés.

Cet ensemble de mesures basiques  inclut-il  les cours techniques?

Nous avons changé d´avis à ce sujet. Aujourd´hui nous espérons que tous nos partenaires soient d´accord pour stimuler le retour des enfants à l´école, comme première stratégie. Nous sommes arrivés à la conclusion  que les cours techniques que nous sommes à même d´offrir atteignent peu d´enfants en général , et ce pour une période très courte. Par ailleurs, il ya un déphasage entre ce que les enfants choisissent  et la réalité du marché de travail – cela quand il y a des emplois disponibles. Il est courant de rencontrer des demandes d´apprentissage de menuiserie alors que le marché offre des postes , par exemple, dans des stations-service. Nous encourageons d´abord les enfants à retourner à l´école.

Les groupes armés ont-ils des liens avec les partis politiques?

Il est difficile de dire s´il y a une motivation politique dans la violence armée. Ce type de motivation a déjà existé dans le passé, et certainement il y a encore ceux qui croient qu´elle existe encore. Mais le fait est que nous n´avons pas de preuves  de l´existence de violence à motivation politique, mais seulement celle associée au trafic de drogues.

 

Traduit par Christine Okretic

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