Des enfants au milieu des feux croisés
INTERVIEW/Massimo Toschi
Haïti est une nation otage des groupes armés. Lors d´une interview à Comunidade Segura, Massimo Toschi, chef de l´Unité de Protection de l´Enfant de la Mission de la Paix de l´ONU ( Minustah), souligne que son principal souci concerne la pratique répandue de l´abus sexuel contre les petites filles, les orphelinats illégaux qu´il appelle “ tourisme sexuel humanitaire” , et le manque de travail attrayant pour les jeunes touchés par la violence armée dans les projets de réhabilitation.
Toschi est le responsable du monitorage et de l´élaboration de rapports sur les violations contre les enfants dans des situations de violence armée. Dans la pratique, cela se traduit par la construction d’un réseau qui fournisse des rapports quotidiens sur les enlèvements d´enfants, sur leur participation à des gangs armés, les décès, les abus et les emprisonnements d´enfants. “ cela signifie créer un lien et renforcer le partenariat avec l´Unicef, la politique, le gouvernement et la société civile” affirme-t-il.
Il ya deux semaines, Toschi a fait visiter à un groupe de journalistes et de parlementaires un centre de détention pour petites filles de huit à douze ans. Grâce à un article publié dans l’un des jounaux du pays, la Justice a libéré les enfants concernés.
Que signifie la mission de paix de l´ONU pour les enfants d´ Haïti?
Elle signifie bien plus que d’imposer la paix. Elle signifie apprendre à la population locale comment se comporter face à la violence et comment répondre à la violence subie par les enfants et les jeunes. Si je peux faire quelque chose pour prouver cela aux gens, c´est d´affirmer qu´avant la Minustha les mères ne laissaient pas leurs enfants se rendre à l´école, craignant pour leur vie, Cela a changé.
Haïti est un pays otage des groupes armés. Aujourd´hui règne une paix essentielle pour promouvoir le développement économique et social. Un adolescent de 16 ans doit savoir qu´aller à l´école est une option réelle et que l´éducation a le pouvoir de lui apporter plus d’avantages que les gains immédiats qu´il pourrait avoir par sa participation à un groupe armé où il gagnerait de l´argent, par exemple, en pratiquant des enlèvements.
Comment la Minustah est-elle engagée dans l´entraînement de la police?
Nous fournissons, en partenariat avec l’ Unicef, un entraînement pour la protection de l´enfant à la Brigade de Protection de l´Enfant, unite spéciale de la Police Nationale. L´entraînement oriente les policiers à suivre une ligne d´actions en direction des enfants en conflit avec la loi. L´idée est que tout enfant détenu soit acheminé à la Brigade et que les policiers sachent q´ils n´ont pas le droit d´ utiliser ces enfants comme informateurs pour enquêter sur les gangs armés, étant donné que cette pratique est contraire à la loi. La Minustah et la police locale travaillent souvent conjointement. Dans ce cas, la Minustah aide la police à gérer les situations de violence.
Que deviennet les armes saisies lors des opérations conjointes?
Les armes confisquées lors des opérations conjointes demeurent sous la protection de l´autorité nationale impliquée. Dans les actions de la police, elles restent sous la garde de la police. Quand il s´agit de désarmement volontaire, les armes sont envoyées à la Commission Nationale de Désarmement , Démobilisation et Réintégration (CN DDR)
La Brigade de Protection et l´Enfant est-elle préparée pour cette mission?
Les enfants détenus doivent demeurer sous la tutelle de la Brigade. Une partie de l’entraînement consiste justement à expliquer aux policiers comment s’y prendre dans ces situations, bien que ces derniers ne se montrent pas toujours coopérants. La Brigade de Port-au- Prince n’a que 20 personnes pour s’occuper de l’île. Un détail important est qu’il n’y a pas de femme dans ce groupe, ce qui serait fortement souhaitable dans un travail concernant des enfants. Par ailleurs, la Brigade n’a pas de véhicule à sa disposition.
Malgré tout cela, la Police d´ Haïti a beaucoup grandi ces deux denières années. Tous les six mois environ, plus de 500 officiers sont diplômés. On ne voyait pas de policiers dans les rues jusqu’à novembre dernier; maintenant on commence à en apercevoir.
Comment est fait le travail de monitorage et des rapports?
J‘ai créé un réseau de monitorage pour le rapport des incidents. Toutes les fois que survient le décès d’un enfant lors d’une confrontation armée, que se produit un enlèvement ou qu’un enfant est vu dans un gang armé, je reçois des e-emails envoyés par des militaires, des policiers, des collègues de travail etc…Cela m’aide à acquérir une compréhension générale de la situation. Ensuite, je transmets les informations aux partenaires impliqués. Si un enfant kidnappé est libéré , j’informe l’Unicef pour qu ‘elle puisse apporter un soutien psychologique à l’enfant. Bien sûr que de nombreuses informations sont confidentielles. Cela signifie que nous avons dû entraîner les militaires pour qu’ils nous transmettent ces données.
Quels sont les types de partenaires engagés dans ce travail concernant les enfants affectés par la violence armée?
Nous sommes en train de passer d’un programme de DDR traditionnel à une Section de Rééducation orientée vers la Communauté, qui se dédie beaucoup plus à la prévention de la violence. Nous avons un partenariat avec l’Unicef , qui à son tour a plusieurs projets en cours avec des ONG locales. Je pose les questions: y a-t-il violation des droits de l’enfant? Les enfants sont-ils tués à cause de la violence armée? Sont-ils forcés à travailler dans des gangs? Sont-ils enlevés? Les empêche-t-on de se rendre à l’école ou à l’hôpital? Est-ce difficile d’apporter une aide humanitaire à ces enfants? Existe-t-il des cas de viols collectifs? Si la réponse est “oui”, alors c’est là que nous devons agir.
Par ailleurs, nous tentons également d’agir en tant que catalyseurs auprès des institutions nationales. Le 23 avril dernier nous avons emmené une commission formée de parlementaires et de journalistes voir de près la realité vécue par des petites filles de huit à douze ans maintenues en prison. A la suite de la publication de cette nouvelle dans les journaux, le Ministère libéra les petites filles.
Vous avez cité la violence sexuelle comme l’un de vos soucis majeurs. Comment se manifeste-t-il?
Il existe de nombreux orphelinats qui fonctionnent sans aucun type de contrôle. Ceci est paticulièrement préoccupant car ils servent de façades à des institutions créées par des pédophiles, ce que je désigne par “ tourisme sexuel humanitaire”. Aujourd’hui, le gouvernement n’a pas suffisamment de personnel pour contrôler tous les orphelinats. C’est un sujet qui demande une attention urgente.
Un autre problème est le nombre alarmant de viols. A la campagne, l’abus sexuel et le viol n’ont pas de rapport avec la violence armée. Mais dans les villes, Cité-Soleil par exemple, on voit des groupes de cinq ou six jeunes hommes perpétrer des viols pour s’amuser. A Haiti, il règne une culture de tolérance envers le viol qui devient encore plus dramatique face à la grande disponibilité des armes. A Haiti, selon la tradition, seulement le viol des jeunes filles vierges était considéré un crime.
L’activité des gangs est-elle différente dans les centres urbains et dans les zones rurales? La minustah est-elle présente dans les deux endroits?
L’action des gangs est urbaine par tradition et elle a toujours été concentrée dans la capitale Port-au-Prince et, à une moindre échelle, à Gonaives et Les Cayes. Toutefois, a cause de la présence de la police et de la minustah dans les quartiers les plus violents de la capitale, de nombreux membres de gangs ont migré vers les zones rurales. Deux chefs de gang ont été capturés récemment dans les provinces.
Les gangs de Haïti sont également associés à la politique. Voyez-vous la possibilité d’un changement ou d’une évolution de cette situation?
La situation est en train de changer. Certains gangs étaient traditionnellement liés à des politiques et jouissaient de l’appui de la population. Mais, récemment, la plupart des gangs se sont engagés dans des activités criminelles ( enlèvements, extorsions, trafic de drogues etc. ) et de ce fait ont perdu le soutien de la population. D’ailleurs, la plupart des arrestations récentes ont été faites grâce aux informations fournies par la population lassée par le climat de terreur.
Saiba mais:
Les enfants en Haiti ne peuvent plus attendre
Dossier Jeunes et enfants en violence armée organisée
Dossier: Violence contre enfants est le thème d´etudes de l´ONU (en portugais, anglais ou espagnol)
Website de la Minustah (En anglais et en français)
Traduit par Christine Okretic






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